My name is Ifrah, mon nom est Ifrah

Mis à jour : févr. 25

Texte de Françoise Ramel, membre du Club Femmes ici et ailleurs, Pontivy.


Elle n’est ni réalisatrice, ni comédienne, pourtant c’est la jeune somalienne Ifrah Ahmed qui a focalisé tous les regards à Dinard, en marge de la compétition du Festival du film britannique, dont le jury était présidé par Sandrine Bonnaire.


Cette présence remarquée parmi les stars est liée à une actualité cinématographique : la sortie en salle au Royaume-Uni le 27 septembre du biopic A girl from Mogadishu, un film fort, juste, audacieux et surtout remarquablement construit autour d’un casting atypique.


Ce projet de fiction a nécessité quatre années de travail. Il permet aujourd’hui à la réalisatrice et productrice irlandaise Mary Mc Guckian d’illustrer un constat simple, sans qu’il soit besoin d’argument pour adhérer d’emblée au message porté par le film : un regard de femme posé sur une autre femme, un regard de femme à l’écriture d’un script, puis derrière une caméra, produit de fait un autre cinéma.


Ne plus jamais fuir, ni baisser les yeux


Exister, voilà le maître mot en filigrane de l’histoire vécue portée à l’écran dans A girl from Mogadishu. A méditer les jours où tout vous semble vain, futile, difficile, inaccessible ?


Comment exister à huit ans quand, dans un pays à la dérive, tout ce que vous croyez être source de joie, de sécurité, d’amour, se transforme soudainement en supplice insoutenable sous l’effet du feu d’une lame de rasoir rouillée ?


Comment exister quand à quinze ans, mariée de force à un quinquagénaire puis prise pour jouet de leur victoire par des terroristes qui saccagent et encerclent Mogadiscio, vous vous retrouvez seule, démunie, salie, ne sachant où aller, où fuir ?


Alors qu’elle croyait se rendre aux Etats-Unis et pouvoir compter sur l’affection d’un proche, Ifrah Ahmed va devoir faire avec son point de destination : un coin de terre perdu dans la Manche, l’Irlande, où personne ne l’attend. Que ça lui plaise ou non, c’est ça ou rien.


Oser mettre à égalité notre ignorance de l’autre


Ifrah ne sait déjà pas écrire son nom dans sa langue, le somali. Où a-t-elle puisé la force de ne pas sombrer dans le désespoir, le courage de ne pas céder au poids de la fatalité que rien ne peut défier, pas même la puissance d’un rêve, celui de pouvoir devenir une femme libre ?


Ce rêve, Aja Naomi King, l’incarne merveilleusement tout au long du film. Grâce à cette héroïne hors du commun, si étrangère à tous les clichés du cinéma bien-pensant ou commercial, nous assistons, médusé·e·s, bouleversé·e·s, séduit·e·s, scotché·e·s par l’audace de cette jeune femme, à sa transformation.


Car cette histoire d’exil et d’engagement est bien le récit d’une métamorphose, non d’une renaissance. Parce qu’elle a connu l’excision la plus terrible parmi les différentes formes de mutilations génitales, Ifrah Ahmed ne peut pas renaître. Mais elle décide qu’elle peut arracher au silence l’indicible, posément, grâce à son sourire et son formidable pouvoir de conviction.


Celle qui deviendra après sa majorité citoyenne irlandaise ne peut laisser derrière elle ce corps et le carcan qui l’accompagne. Alors elle en fait sa force, son identité, son combat. Alors, comme réveillée à elle-même par tant de changements brutaux, elle s’éduque, se forme au contact des autres, apprend l’anglais bien sûr et l’usage des réseaux, préalable incontournable pour s’intégrer et réapprendre à vivre avec de nouveaux codes.


Crédit : Françoise Ramel

Soyez la voix, pas la victime


Exister pour dire que l’excision, cela te concerne aussi, que tu sois un homme, une femme, que tu sois né·e dans une démocratie ou un pays en proie à la guerre civile, que tu sois confortablement installé·e devant ta télévision ou en train de remettre ta vie dans les mains d’un dieu dans un camp de réfugié·e·s.


Ifrah Ahmed et son double au cinéma, Aja Naomi King, jouent d’un naturel attachant et de réelles qualités d’oratrice pour sortir de l’anonymat.


Puisque par l’ironie du sort, Ifrah Ahmed est une femme libre, elle en abuse, elle s’en amuse, elle aurait tort de s’en priver. C’est non seulement sa voix qui porte quand elle s’exprime sur les réseaux sociaux pour rappeler l’objectif de tolérance zéro en matière d’excision, mais celle de toutes les femmes condamnées à souffrir, à l’absence de désir au plus profond de leur chair, parce qu’une tradition, une société, bafouent leur droit le plus essentiel pour perpétrer cette injustice barbare, en s’appuyant sur la structure la plus solide qui soit : la famille.


Grâce à son engagement exemplaire et à son passeport irlandais, Ifrah Ahmed a eu cette chance rare pour un·e réfugié·e, celle de pouvoir retourner dès 2014 en Somalie et d’y retrouver ses proches, huit ans après son départ en exil.


Son combat international continue. Grâce au talent de Mary McGuckian et à la performance collective de tous les acteurs et toutes les actrices de A girl from Mogadishu dont la plupart sont amateur·trice·s.


En avril 2018, Ifrah Ahmed a reçu en Irlande la distinction de personnalité de l’année pour l’ensemble de son action.

Françoise Ramel est une militante culturelle et présidente d’une association à Pontivy. Elle a remporté le concours Mondoblog-RFI en 2014 et écrit depuis pour Unidivers et Music in Africa.


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Infos excision :

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Fédération GAMS

Film A girl from Mogadishu :

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