Moïna Allard-Binet, une femme libre

Mis à jour : févr. 25

Texte de Suzanne Cervera, membre du Club Femmes ici et ailleurs, Nice.


Méconnue car souvent éclipsée par son fils Alfred Binet, voici l'histoire de la peintresse Moïna Allard-Binet.


DR

Louis Allard, colonel en retraite, et sa femme donnent à leur seconde fille, née le 25 mai 1836, le prénom de Moïna. Près de Marseille dans une vaste propriété, les petites filles se gorgent de liberté. Après la mort de sa femme, le colonel s’installe à Nice dans une villa-château entourée d’un étrange jardin-labyrinthe. Moïna y fait la connaissance d’Edouard Binet, son aîné de dix ans. Elle remarque son charme singulier tandis qu’il caracole avantageusement sur son cheval.

Edouard épouse cette jeune femme “bien dotée” et passionnée d’art. L’année suivante, le 8 juillet 1857, elle donne naissance à un petit garçon, Alfred. Cette arrivée ne retient pas son époux qui décampe rapidement avec une maîtresse. Seule à vingt ans, elle loge alors avec son père et se consacre à la peinture et à l’éducation d’Alfred. Elle contemple les linges multicolores aux fenêtres du Vieux Nice, l’eau douteuse coulant dans les ruisseaux, les grimaces d’un vieux mendiant dans ses guenilles. Elle peint et lit beaucoup, entourée d’ami·e·s de choix, le romancier Alphonse Karr, la poétesse Louise Ackermann, Guy de Maupassant et sa mère Laure, la famille d’Auguste Raynaud, maire de Nice. Après quelques années de pension, puis quelques classes au lycée de Nice, Alfred entre à Paris au lycée Louis-Le-Grand.


DR

Le colonel Allard décédé, Moïna rejoint son fils. Après des études de médecine interrompues, le droit le conduit au barreau. Le legs d’une de ses tantes lui permet de poursuivre ses études et il se tourne alors vers la psychiatrie et l’étude des enfants à problèmes. Il élabore des tests qui permettent pour la première fois de mesurer le quotient intellectuel de ses jeunes patient·e·s. Pendant ce temps, Moïna Allard-Binet s’inscrit aux cours de peinture de Carolus-Duran et de Jean-Jacques Henner. Ils viennent de s’ouvrir aux femmes. Mais ces dernières s’acquittent d’un tarif double de celui des élèves masculins. Contrairement à beaucoup de femmes de l'époque, la quadragénaire ne se présente pas comme modèle mais comme élève, ce qui lui permet de peindre des hommes. L’apprentissage débute par la copie de gravures, de plâtres, puis l’étude de modèles vivants. L’ambiance est à la compétition entre ateliers. En 1877, Moïna Allard-Binet présente l’une de ses toiles au Salon, réunion assez académique d’œuvres acceptées par les autorités officielles, consécration pour une femme.

Après le mariage, en 1884, d’Alfred avec Madeleine Balbiani, Moïna Allard-Binet s’installe avec le jeune couple à Samois, à la lisière de la forêt de Fontainebleau. Sa belle-fille est trop languide pour s’occuper activement de ses deux filles Madeleine et Alice. Moïna Allard-Binet profite de cette intimité, enthousiaste de la nature, des bords de Seine, de la lumière. La famille Binet passe l’hiver à Paris, le printemps à Samois, où elle s’implique dans la vie municipale et l’été à Saint-Valery-en-Caux, où l’artiste se grise de grand air, heureuse entre ciel et mer. Elle continue à peindre et à sculpter, se plaisant à faire des portraits des amis et collègues de son fils, comme Frédéric Passy, prix Nobel de la paix en 1901, ou le docteur Charles Féré. Elle signe un bas-relief en bronze sur la tombe d’Auguste Joly, maire de Samois, mort en 1918.

Ses petites-filles lui reprochent une certaine dureté et assistent sans plaisir aux repas dominicaux chez leur grand-mère, dans un intérieur glacé. La mort prématurée d’Alfred en 1911, à seulement 53 ans, en pleine célébrité, brise la vie de Moïna Allard-Binet. Elle se replie sur son art et jouit d’une liberté égoïste chèrement acquise. La plupart de ses œuvres se trouvent dans les sous-sols du musée d’histoire de la médecine de Rouen.


Suzanne Cervera est agrégée et docteure en Histoire. Elle a exercé sa carrière de professeure pendant de longues années en Algérie, Corse, Provence et à Nice. C'est d'ailleurs dans la région PACA qu'elle retrace le vécu d'inspirantes notamment dans son livre Portraits de femmes de la Côte d'Azur. Pour en savoir plus :

-> Decitre



Ce blog collaboratif est une plate-forme réservée aux membres du Club Femmes ici et ailleurs. Chacun·e a la possibilité de partager dans cet espace ses témoignages, autour de femmes ou d'événements l'ayant particulièrement inspiré·e.

Ces contenus n'engagent pas la rédaction.


Pour participer, n'hésitez pas à nous envoyer vos productions (écrites ou vidéo) à l'adresse rencontres@editions-8mars.com



Vous souhaitez rejoindre le Club Femmes ici et ailleurs ? C'est par ici que ça se passe !



#Peintresse #Moïnaallardbinet #Art #SuzanneCervera

logo accueil fia femmes ici et ailleurs blog media club reseau social women france exclusif agenda evenements contenus
  • Black Facebook Icon
  • Black Twitter Icon
  • Black Instagram Icon
  • Noir LinkedIn Icône
  • Noir Icône YouTube