“Faire avancer la cause de toutes les femmes”

Mis à jour : févr. 25

[Extrait du dossier “Arts et sciences : elles ont changé nos vies”, du magazine Femmes ici et ailleurs #35] Propos recueillis par Sandrine Boucher


Natalie Pigeard-Micault, spécialiste de l’histoire des femmes dans la science, revient sur les principales étapes de cette conquête depuis le milieu du 19e siècle. Elle déplore la réinterprétation du personnage de Marie Curie muée en icône nationale et alerte sur les risques de régression de la parité qu’elle voit à l’œuvre dans la recherche.


Marie Curie (1867-1934)

Quelles sont, à vos yeux, les grandes dates, et/ou les grandes dames de la conquête des sciences par les femmes ?

1861, tout d’abord, quand Julie Daubié devient la première à obtenir le baccalauréat. Puis 1880, qui marque la création de l’enseignement secondaire pour les filles. Et surtout, l’ouverture des universités françaises aux étudiantes étrangères, qui va permettre une évolution plus rapide des mentalités. En 1887, sur 114 étudiantes de la faculté de médecine, quatre-vingt-dix étaient polonaises ou russes ! Seules douze étaient françaises (1). Les femmes des pays de l’Est avaient reçu un enseignement de très haute qualité, du même niveau que celui de leurs collègues masculins. Elles avaient un discours plus féministe que les Françaises : pour elles, il était juste impensable d’envisager que leurs compétences ou leurs capacités seraient différentes de celles des hommes, et ce, quels que soient le secteur ou le métier.


Quelle était la position des premières étudiantes françaises en médecine concernant les droits des femmes ?

Elles étaient issues de milieux favorisés et tenaient un discours assez corporatiste : elles militaient pour leur place à l’université, mais pas forcément pour que les autres filles puissent accéder au secondaire. Les premières médecins françaises ne revendiquent pas l’égalité sociale, globale, mais demandent que les femmes puissent accéder à des métiers qui répondent à leur sexe, à leur “nature”, comme la médecine, profession considérée “féminine” car liée au soin, au rôle de la mère. Nous sommes ici très loin de celles qui réclamaient que les femmes reçoivent une instruction afin de s’affranchir du carcan familial, comme Julie Daubié ou la journaliste Séverine, qui affirmaient en substance que la libération de l’ouvrier passait par la libération de l’ouvrière. À quelques exceptions près, il faut attendre la fin de la Première Guerre mondiale pour entendre chez les femmes scientifiques et les médecins les propos féministes que des journalistes ou des femmes de lettres tenaient déjà depuis longtemps.


Pourquoi le discours féministe a-t-il mis du temps à s’installer chez les femmes scientifiques ?

Parce qu’elles ont pu faire leur chemin sans trop avoir à se battre. Celles que l’histoire a retenues étaient issues d’une bourgeoisie culturelle, progressiste, où l’égalité dans les tâches ménagères ne se posait pas puisque des domestiques étaient là pour les assurer. Ces femmes, soutenues d’abord par leur père, ont droit à une éducation très poussée et sont arrivées à un moment de l’histoire où elles ont pu s’imposer dans une société qui avait besoin d’elles. L’industrie qui prend alors son essor a besoin de personnel qualifié. Le monde économique intègre ainsi les femmes et les étranger·ère·s, ce qui est doublement le cas de Marie Curie.


Comment les femmes scientifiques ont-elles pu enfin accéder à la reconnaissance ?

La Première Guerre mondiale a été un grand facteur d’évolution pour les femmes des milieux aisés, par l’engagement des infirmières : sur 100 000 mobilisées, 70 000 étaient bénévoles (2), elles découvrent l’indépendance et leur capacité à tenir un rôle social. Après-guerre, elles ne vont pas retourner à la maison attendre un mari... En 1930, presque un tiers des étudiant·e·s en sciences sont des femmes.



(1) À la rentrée 1887, sur les 114 femmes inscrites à la Faculté de médecine, on compte douze Françaises, soixante-dix Russes, vingt Polonaises, huit Britanniques, une Américaine, une Autrichienne, une Grecque et une Turque. Caroline Schultze, Les femmes médecins au 19e siècle.


(2) Selon Évelyne Morin-Rotureau, historienne et ex-déléguée aux droits des femmes et à l’égalité, autrice notamment de Françaises en guerre, 1914-1918 et de Combats de femmes 1914-1918

Une interview à découvrir en intégralité dans le magazine Femmes ici et ailleurs. Pour en savoir plus, c'est par ici.

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